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Marie-José, 48 ans : « Mon mari a été sacrifié au nom des essais nucléaires »

MAXI 25 Janvier

Marie-José, 48 ans : « Mon mari a été sacrifié au nom des essais nucléaires »

« Quatre jours avant sa mort le 16 juillet 2004, alors qu’il agonisait à la maison, Yannick, mon mari avait encore confiance en la vie et aucune haine contre l’Etat, qu’il soupçonnait pourtant d’être à l’origine de sa déchéance physique.

Le 14 juillet, alors qu’il fêtait ses 46 ans, à bout de souffle, il soufflait encore « je vais m’accrocher », et il ajoutait sereinement : « ce serait bien tout de même, qu’un jour on sache pourquoi… »

Pourquoi depuis vingt ans, son corps s’abîmait comme celui d’un vieillard.

Pourquoi il avait développé tant de maladies simultanées.

Pourquoi lui, il mourait si jeune alors que toute sa famille de Bretons avait atteint 80 ans sans jamais voir un médecin.

Pourquoi il allait faire de moi une bien jeune veuve.

Alors quand il est mort, une seule chose m’a tenue en vie : savoir !

Et maintenant que je sais, dire pourquoi, afin qu’il ne soit pas mort pour rien.

Yannick aimait les voyages, l’aventure, et à 18 ans, il s’est engagé pour trois ans dans la Marine nationale avec le rêve pour horizon : barrer un pétrolier entre les îles de la Polynésie française.

Tahiti… Un nom qui fait rêver tout le monde, et qui lui donnait encore les larmes aux yeux de bonheur quand il commençait à soupçonner un lien entre le « paradis » et ses maladies : « là-bas, ils m’ont jeté un sort », disait-il.

Là-bas, il y avait eu sept essais nucléaires le temps de son séjour.

Il se souvenait des ondes de choc, d’avoir eu des visites médicales à la suite de ça, d’être passé « en caisson de décontamination », comme disaient les autorités. Comme si on pouvait se laver des irradiations comme dans un bain lorsqu’on s’est sali !

Dans des rapports scientifiques américains, on commençait à parler des dégâts de ces « essais » sur la santé, mais en France, c’était le silence. On a bien demandé son carnet de santé militaire au Ministère de la Défense mais la réponse était « circulez, il n’y a rien à voir ! ».

A force d’insister, on nous a envoyé des papiers quasi vierges : rien ne figurait dessus, à peine quelques visites médicales de routine !

A Mururoa, il y avait des habitants locaux et des petits militaires de métropole, tout jeunes et pas informés, des gens qui ne comptaient pas aux yeux de l’Etat. Ce n’est pas un hasard si ces essais inoffensifs, on ne les faisait pas à Paris, dans les beaux quartiers ! Mais comment savoir si les symptômes de mon mari venaient de là ?

Dès que je l’ai rencontré en 1984, alors qu’il avait 27 ans et qu’il était devenu libraire, il avait des symptômes incompréhensibles : des vomissements le matin, des nausées, des suées soudaines, des abcès buccaux à répétition.

Il avait pourtant une bonne hygiène de vie, l’amour de la mer et de la voile. Il m’accompagnait en randonnée, mais régulièrement jusqu’en 1990, il était affaibli, alité, malade. On ne comprenait pas.

Les médecins ne voyaient pas de lien entre ses problèmes, ce qui est normal car aucun n’est formé aux maux du nucléaires, encore moins à l’époque qu’aujourd’hui.

A partir de 1990, ça a été les problèmes de dos, des dizaines d’opérations lombaires, une colonne vertébrale diagnostiquée « dégénérative ». On lui disait qu’il avait un dos de vieillard.

A partir de 1998 se sont ajoutés des bronchites chroniques graves que ses quelques cigarettes par semaine ne pouvaient pas expliquer. Toutes ces années, on lui a donné de la morphine, en dose de plus en plus puissante. C’est comme s’il avait vécu dix ans en soins palliatifs. Je vivais ça comme je le pouvais, en le soutenant, en étant aussi présente que possible (je suis dans l’administration), en égayant ses journées par des piles de magazines géographiques. La passion des destinations lointaines ne l’avait pas quittée, et au milieu de ses souffrances, il promettait : « Un jour, je t’emmènerai… »

C’est en 2002 que, grâce à l’apparition d’internet, on a pu avoir des soupçons plus clairs. Jusque-là, mon mari n’ayant gardé aucun ami de l’armée, il ne savait pas comment se portaient les autres, si leur corps aussi les trahissait de façon désordonnée, incompréhensible.

En trouvant l’association des vétérans des essais nucléaires, l’AVEN*, on a trouvé une famille, une famille décimée.

Parmi eux, et il y en a quatre-mille, il y a 35% de cancéreux, 80% de victimes de « maladies rares ou atypiques », 35% de morts avant 50 ans, et surtout 12% de cas de stérilité.

Voilà ce qui expliquait que malgré mon absence totale de contraception, nous n’ayons jamais eu d’enfant !

Nous n’en avons pas souffert à proprement parler. Le cœur de notre vie, c’était notre amour, mais cela aussi, on nous l’a volé.

Un beau jour de l’été 2003, il est tombé sur le sol, paraplégique. Là, on a diagnostiqué un cancer du poumon qui avait essaimé des métastases sur tout son dos, d’où la chute. Il n’a jamais remarché. Il a agonisé un an à la maison, sans espoir de soin tant il était à un stade avancé de la maladie, et en mauvais état général.

Ce qui m’a aidée à survivre, c’est qu’il vivait encore en moi et me demandait la vérité. Avec les autre veuves de l’association, mais aussi les autres victimes des essais nucléaires à travers le monde, on se parlait par internet.

Depuis trois ans, avec elles, ou avec les malades encore vaillants, mais aussi avec des grands généticiens ou des chercheurs, on se bat pour que la vérité soit reconnue par l’Etat.

En octobre dernier, un projet de loi a été voté, avec de bonnes chances de réussite : il devrait permettre aux victimes d’irradiation d’être reconnues malades des essais nucléaires au seul motif qu’elles étaient sur les lieux, sans avoir besoin de le prouver.

Quelles preuves pourrions-nous apporter ? La seule preuve, c’est que les maladies s’acharnent sur des hommes jeunes, des maladies que la nature ne produit pas normalement en simultané. Les scientifiques le crient haut et fort aujourd’hui, enfin ! Derrière ce silence de l’Etat, il y a le vœu de ne pas se ruiner en dédommagement des victimes, bien sûr, mais le plus important pour moi, ce n’est pas l’argent auquel je n’aurai jamais droit puisque mon mari est déjà mort.

Un chèque ne me le ramènerait pas.

Ce qui le ferait vivre éternellement, ce serait qu’un jour, les livres d’Histoire disent aux élèves qu’à une époque, des jeunes de leur âge ont été sacrifiés pour la paix dont ils bénéficient aujourd’hui, puisque la force nucléaire était censée protéger le pays.

Quelle différence entre mon mari et un soldat envoyé au front ? Sinon que lui, il ne savait pas.

En 2006, je suis allée à Moruroa commémorer les anciens des essais nucléaires avec l’association Française, la locale, et des scientifiques du monde entier, en hommage aux morts comme aux vivants qui souffrent.

C’était la première fois. J’étais comme chez moi. J’ai retrouvé toutes les odeurs et les couleurs que mon mari m’avaient décrites si souvent, celles qu’un jour j’étais sûre que nous goûtions ensemble, tous les deux. Quand on me demande si j’ai refait ma vie, je réponds que oui. Oui, puisque je lui survis ».

Propos recueillis par Catherine Siguret

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aven-accueil-maxi-janvier-2010.txt · Dernière modification: 2016/12/14 15:36 par bernadette