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Les articles de Presse Poitou Charente 2014

Charente : irradié en Polynésie il y a 45 ans, il en subit toujours les conséquences

sudouest.fr Publié le 17/11/2014 par daniel bozec

Retraité à Vouharte, l’ex-pharmacien Jean-Pierre Piffre ne compte plus ses tumeurs cancéreuses

Il reçoit en chemise à carreaux et chaussons, retraité bonhomme dans sa petite maison de Vouharte avec vue sur les îles de la Charente. Teint pâle et peau croûtée sur les mains trahissent pourtant les ennuis de santé de Jean-Pierre Piffre, ex-pharmacien de 74 ans qui manipulait des échantillons radioactifs du temps des essais nucléaires sur l'atoll polynésien de Mururoa. Un lointain séjour qui lui vaut de développer des cancers cutanés depuis la fin des années 80 et se prolonge désormais devant les juridictions administratives.

Mai 1968 : préférant les horizons lointains au pavé parisien, le jeune pharmacien de 27 ans, fraîchement diplômé de l'école de Santé navale de Bordeaux, se voit affecté au laboratoire de radiochimie embarqué sur « La Rance ». Le bâtiment de la marine nationale mouille à Mururoa, où la France teste l'arme nucléaire depuis l'indépendance de l'Algérie. « La journée, c'était voile et ski nautique… » Il y passera cinq mois.

« Short et chemisette »

“On sentait l'onde de chaleur, une espèce de courant d'air passer sur soi”

Jean-Pierre Piffre a dans son vieil album de photos un cliché pris en douce depuis le navire et daté du 24 août 1968 : au loin, l'immense champignon atomique soulevé par la première bombe H française, l'un des cinq essais nucléaires auxquels il a assisté. « Quelques heures avant un tir, le bateau prenait le large jusqu'à une cinquantaine de kilomètres. On tournait le dos à la zone d'explosion, on passait un bras sur le visage et on portait des lunettes si opaques qu'elles permettaient de fixer le soleil. Il fallait attendre quelques secondes ou quelques minutes, et on sentait l'onde de chaleur, une espèce de courant d'air passer sur soi. On finissait par se retourner en enlevant prudemment le bras, puis les lunettes… Les couleurs étaient jaunes, orangées, rouges. C'était un spectacle unique au monde », souffle Jean-Pierre Piffre. « On revenait quelques heures plus tard. C'est là que mon travail commençait, dans un petit labo, avec trois infirmiers, dont un Rochefortais d'une vingtaine d'années. J'ai fini par oublier son nom. »

Flegmatique

Charge au pharmacien de mesurer alors la radioactivité des échantillons d'urines et de selles prélevés chez les marins et militaires, avec étalonnage quotidien de ses appareils. C'est là, devant son four à moufle où étaient placées ses coupelles de platine, que Jean-Pierre Piffre dit avoir subi des projections de particules radioactives « sur les mains, le visage » : « La tenue de rigueur sur place, c'était short et chemisette, la blouse protégeait fort peu. » Autant de manipulations auxquelles il s'était initié à l'hôpital militaire de Percy, de Clamart, neuf mois durant. « Mon expérience et mon exposition aux radioéléments se sont étalées sur quatorze mois. »

Une addition que Jean-Pierre Piffre paie depuis 1988, année d'apparition d'une première tumeur en haut du thorax, « dans l'échancrure de la chemisette ». Une intervention chirurgicale s'impose d'emblée. « Ensuite, des mains, ça a gagné les avant-bras. Et, depuis deux-trois ans, ça remonte vers les cuisses. C'est une saleté, mais ce n'est pas contagieux », rassurerait presque l'intéressé, aussi détaché que rompu aux traitements à l'azote liquide : opéré du bras droit et greffé de l'oreille gauche en 2009, il dit compter une trentaine de protubérances sur le corps, aux jambes, aux mains, aux bras et au niveau du cou.

Sans doute Jean-Pierre Piffre ne s'en serait-il jamais plaint s'il n'avait découvert les troubles subis par d'autres vétérans à son retour en France, en 2010, après avoir exercé son métier à l'étranger, entre Djibouti et la Nouvelle-Calédonie : c'est tout le combat de l'Association des vétérans des essais nucléaires (Aven) à laquelle il a transmis son dossier de demande d'indemnisation. « Sans cette association, je n'aurais pas songé à intervenir. » En mars dernier, le tribunal administratif de Poitiers a reconnu le bien-fondé de sa demande d'indemnisation. Le ministère de la Défense ayant fait appel, l'affaire sera réexaminée d'ici quelques mois à Bordeaux. Nanti d'une indemnité provisionnelle de 600 euros, l'ex-pharmacien ne se départit pas de son flegme. Les campagnes d'essais nucléaires ? « C'est quelque chose qui devait être fait. La dissuasion nucléaire a fonctionné, l'Europe est en paix pour la première fois depuis longtemps. Il n'en reste pas moins qu'on a joué à un jeu dangereux. »

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